Berceuse assassine

Couverture de Berceuse Assassine, l’intégrale (Ed. Dargaud)

« Je me souviens : c’est cette nuit-là que j’ai décidé de tuer Martha. »
Le ton est donné dès les premières bulles. Il est froid, noir et plein de rancoeur. Dans une ambiance urbaine des plus pesantes, ce thriller psychologique dresse un vrai puzzle d’histoires et de sentiments.
Berceuse Assassine, se compose de trois tomes, et installe de ce fait une histoire à trois voix. Trois personnages, trois points de vue et trois destins reliés autour d’une même tragédie. Chaque numéro se concentre sur un personnage et nous livre sa vision des faits.

Dans le premier, on découvre Joe Telenko, chauffeur de taxi new-yorkais aigri, qui sillonne inlassablement les quartiers les plus pourris pour des clients toujours plus exécrables. Physiquement, son coeur souffre. Telenko est en tachycardie quasi permanente et s’attend à ce que son coeur s’arrête à tout moment. Sentimentalement, son coeur est las, blasé. Il ne supporte plus sa femme Martha, paralysée des jambes suite à un accident de voiture… qu’il a causé.
Dans le second, on apprend qu’avant le fauteuil roulant, Martha était connue dans son village pour avoir les plus belles jambes. Avant l’accident, son rêve c’était la danse. Aujourd’hui, elle vit aux dépens des allers et venues de Joe, ruminant sans cesse sa haine contre lui. Tous deux espèrent secrètement la mort de l’autre et se plaisent à penser qu’un jour, ils passeront à l’acte.

Avec le désespoir en trame de fond, ce triptyque aux tons sépia livre des personnages tristes, anéantis et détruits par la vie qu’ils ont, ou n’ont plus. L’histoire se déroule dans New York très sombre, où la seule couleur est celle des taxis jaunes. On pourrait croire au départ que cette lumière est une façon d’adoucir la noirceur et la dimension tragique de ce polar. Or, ce jaune éblouissant et cru révèle justement la dureté de la situation puisqu’il n’éclaire que des scènes dramatiques. Ce jaune aurait pourtant pu être cette lueur d’espoir dont tous ont besoin. Malheureusement pour eux, Joe l’a éteinte lorsqu’il a renversé et tué Hope, la fille de Dillon, le troisième personnage.

A chaque tome, on prend parti pour le personnage dont il est question. On a presque tendance à légitimer leurs actions parce qu’on les connaît mieux. Ainsi, on défend successivement Telenko et son souhait de tuer Martha qui lui mène une vie infernale ; puis Martha qui veut éliminer la cause de toutes ses souffrances, Joe ; pour finalement les détester tous les deux et se mettre du côté de Dillon et espérer sa vengeance. L’impression générale est assez déroutante dans la mesure où l’on passe d’un sentiment extrême à un autre en l’espace quelques pages ; mais au final, on ne peut qu’apprécier cette intrigue savamment orchestrée.

C’est la parfaite osmose du travail du scénariste (Philippe Tome) et du dessinateur (Ralph Meyer) qui construit audacieusement l’histoire et lui donne toute son originalité. Nous avons effectivement affaire à deux personnages principaux, Telenko et Martha ; et avec eux, à un rapport de force et d’opposition. Telenko, c’est le jaune du taxi dans lequel il erre, Martha c’est le noir et l’obscurité de la maison où elle se terre. Jaune et noir s’affrontent : le décor est donc logiquement marron – sépia. Cette couleur qui donne un aspect vieilli et surtout peu éclairé permet de renforcer ce climat terne et plein d’amertume. L’histoire est aussi empreinte de cette dualité. Le lecteur est tantôt d’accord avec l’un, tantôt d’accord avec l’autre. Si bien qu’il ne sait plus très bien ce qui est juste de croire, qui il est juste de soutenir et ce qui est vrai. Par un savant jeu et une totale maîtrise des couleurs, des sentiments, des intrigues et des personnages, Berceuse Assassine se place à la frontière entre un thriller sombrement intelligent digne de Christopher Nolan et un film violent et rythmé à la Tarantino.
Paradoxalement, cette Berceuse (dont on ne comprendra l’origine que dans le tome III, clef de l’intrigue) nous tient en haleine beaucoup plus qu’elle ne nous endort. Un joli coup de maître et une surprise totale pour le lecteur font de cette bande dessinée un classique du genre.

Une réflexion sur “Berceuse assassine

  1. Malgré la tristesse sous jacente, et sans doute, le drame qui se prépare, ces commentaires nous donnent envie de lire les 3 tomes de cette « berceuse assasine » !
    Merci pour ces découvertes !

    MF

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s