Lorsque le silence était d’or

Jean Dujardin alias George Valentin, au début du film

Alors que le monde du cinéma est à la 3D et au numérique, il est un réalisateur – Michel Hazanavicius – dont le souhait était de repartir en arrière. A la fin des années 1920 plus précisément. Au temps où les films étaient en noir et blanc, où les acteurs étaient muets et où la musique siégeait au premier rang. Son souhait, il le nomme The Artist et il fait le pari de transporter le public dans le temps. Retour sur ce film nouveau et vieux à la fois, véritable ode aux films d’un temps qui n’est peut-être pas tout à fait révolu.

« Ce qui compte, ce n’est pas d’où vous prenez les choses, mais où vous les amenez » disait Jean-Luc Godard.

Michel Hazanavicius s’inspire et puise beaucoup dans ce cinéma des années 20-50, et décide de nous amener à Hollywood, au temps où la célèbre colline arboraient encore toutes ces lettres : Hollywoodland. Nous suivons l’histoire de deux personnages-acteurs dont les destins se croisent et évoluent en sens inverse. Pour l’un le déclin, pour l’autre l’ascension. Un schéma scénaristique relativement simple où s’affrontent gloire et déchéance, richesse et ruine. Cette « simplicité » de l’histoire est d’ailleurs caractéristique des films de cette époque : les acteurs ne parlent pas et il faut que les spectateurs puissent les suivre facilement.

Néanmoins, cette façon de faire cohabiter célébrité et anonymat instaure une ambiance de duel, d’affrontement. Ainsi, c’est un Hollywood aux traits plutôt sombres qui se dessine en trame de fond. Il est présenté comme une machine, un monstre qui absorbe les acteurs et les façonne à sa manière pour en faire des stars, puis les jette comme des malpropres à la moindre nouvelle tendance (technique, sociale…).

Cet Hollywood est incarné dans le personnage de Zimmer (John Goodman, ci-dessus), le directeur des studios Kinograph. La vision de M.Hazanavicius de cette époque est nostalgique et admiratrice car de nombreux films cultes y virent le jour (A star is born, The Jazz singer, puis plus tard Singin’ in the rain,…), et avec eux une esthétique particulière de la réalisation.
Cependant, il dresse dans The Artist un portrait manichéen voire même schizophrénique du cinéma, à la frontière entre art et industrie, succès et échec, et pour cela qu’y a-t-il de plus pertinent que de tourner… en noir et blanc.

Dès la première scène, nous comprenons que le Cinéma que souhaite nous montrer M.Hazanavicius est donc celui des coulisses, celui des acteurs et non vraiment celui du public. Et pour cause, le film débute dans puis derrière l’écran d’une salle de cinéma où est projeté une énième aventure de George Valentin (Jean Dujardin).
Nous sommes en 1927 et l’acteur, véritable star du muet, est alors à l’apogée de sa carrière. Tout ce qui se rattache à lui semble emprunt de son succès et de son statut de star : loge personnelle, voiture avec chauffeur, garde robe élégante, demeure luxueuse où trônent toutes sortes d’objets à son effigie. Assez facilement, on devine que George Valentin est certes un acteur talentueux, mais qu’il est surtout bien assis sur ses acquis (cinématographiques et matériels) et quelque peu orgueilleux. Or, comme pour toute chose qui arrive à son apogée, l’étape suivante est la descente, voire la chute. Cette chute s’annonce très rapidement dans le film.
A la sortie de la projection où l’acteur est acclamé par la presse et le public, une jeune femme tente de s’approcher de lui, pour finalement tomber sur lui. Il ne le sait pas encore, mais il vient en réalité de faire la connaissance de la pétillante Peppy Miller (Bérénice Bejo), qui incarnera un « nouveau » cinéma, le cinéma parlant.

L’avenir, Peppy Miller admirant et embrassant le passé, George Valentin

Peppy Miller, contrairement à George Valentin, c’est l’envie d’apprendre, de découvrir et de faire ses premiers pas dans le monde du cinéma. Pour y parvenir, la jeune femme ne craindra pas d’user de son culot autant que de son charme. En effet, le personnage de Peppy est la parfaite combinaison des critères de beauté de l’époque, c’est une flapper. Ce surnom était donné aux femmes des années 1920, qui arboraient le look cheveux courts, robes droites et courtes et qui, pleines d’audace, osaient la liberté (alcool, cigarette, sexe…).

Peppy – peut-être un diminutif de Pepper – c’est le petit grain de poivre qui s’aventure dans la grande machine qu’est Hollywood, sans se poser de question. C’est aussi le petit grain de folie qui va « relever » le milieu du cinéma pour finalement y semer la zizanie. Ce « grain », c’est d’ailleurs George Valentin qui le matérialisera en dessinant un grain de beauté sur le visage de la jeune femme. Il la conseille, lui donne quelques astuces et c’est finalement grâce (à cause ?) à lui qu’elle décrochera ses premiers rôles. Peppy, c’est un vent nouveau (Miller, le moulin) qui s’apprête à souffler sur les studios Kinograph.

Au fur et à mesure que la carrière de G.Valentin décline, la sienne prend son envol. Sur fond de crise boursière, le célèbre acteur muet voit sa côte de popularité diminuer considérablement au profit d’une tête d’affiche féminine, plus moderne. Le premier vrai long métrage de la belle s’intitule The Beauty spot (Le Grain de beauté). Clin d’oeil amical ou défi professionnel ? Quoi qu’il en soit, Peppy prend confiance en elle et multiplie ses rôles, tout en voyant son nom prendre de la hauteur dans les génériques. Sa carrière décolle et le cinéma parlant devient le cauchemar de George.
Dans un de ses rêves, il remarque avec effroi que tout ce qui l’entoure fait du bruit : un verre qu’il pose sur la table, la sonnerie du téléphone, les voitures qui passent dans la rue,… mais lui reste muet. Dans une vision d’horreur et d’angoisse absolue, George est prisonnier de son mutisme alors que tout semble s’animer autour de lui.

Un des moments clefs du film expose clairement l’opposition entre le muet et le parlant.
Alors que George dîne au restaurant avec son fidèle chauffeur, une jeune femme s’installe à la table de derrière pour répondre aux questions des journalistes. C’est Peppy, qui, après une entrée très m’as-tu-vue, parle de son dernier film, sans hésiter à hausser la voix pour dénigrer le cinéma muet : « Les gens en ont marre de voir les acteurs faire la grimace, le public veut nous entendre ! Et puis, les vieux doivent faire place aux jeunes. » A ces mots, le plan reste fixe quelques instants sur le profil des deux acteurs dos à dos. A gauche, un George dépité, tête baissée ; à droite, une Peppy toute pimpante prête à toutes les excentricité pour vendre son film ; au centre, une large colonne de bois. La descente de George Valentin n’est plus seulement amorcée, elle est accélérée et impulsée par le culot de la nouvelle génération.

Avant de voir sa vie luxueuse et confortable disparaître totalement, George se lance dans la réalisation d’un ultime film muet, afin de prouver que le muet n’est pas mort. Mais devant l’engouement du public pour la jeune et talentueuse Peppy Miller, il s’avoue vaincu et sombre peu à peu dans la dépression. Une modeste chambre remplace sa luxueuse bâtisse, il vend ses plus beaux costumes pour quelques dollars, pour finalement brûler les bobines de ses propres films. Dans l’incendie, il parvient à sauver une bobine (celle de son premier film avec Peppy) avant de s’évanouir. Si sa vie à été sauvée grâce à son loyal Fox terrier qui a alerté un policier, son bien-être est assuré par son ange gardien. Celui qui veille discrètement sur lui. En effet, Peppy voue un culte profond à celui qu’elle admire et qui l’a lancée, malgré lui. Un de ses derniers films présentés s’intitule d’ailleurs The Guardian angel.
Voulant se racheter auprès de George qu’elle a blessé par ses paroles, elle organise un rendez-vous devant le directeur des studios, Zimmer, afin de lui présenter un numéro à la frontière muet/parlant : le tap dance. Ainsi, les acteurs n’ont pas besoin de parler mais on entend le bruit des claquettes. Tout le monde adhère, la reconversion semble assurée.

George en noir et Peppy en blanc semblent parfaitement s’accorder sur un décor de gratte-ciels gris

Au final, la dualité du film The Artist est nuancée par un compromis certes simple, mais qui semble efficace. Le public assiste à une happy-end et l’Artiste, même récemment déchu, reste un artiste.

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