La fille dans le miroir

Girl at the mirror, Norman Rockwell (1954)

Simple accessoire, objet convenu ou révélateur de vanité, le miroir apporte une autre dimension à la peinture, un autre niveau de lecture. Qu’importe sa taille ou sa forme, son but est d’attirer notre regard. Le miroir nous montre quelque chose que peut-être nous ne verrions pas ou ne pourrions pas voir sans lui. Il est comme un allié qui nous aide à mieux pénétrer dans la toile pour mieux l’observer et ainsi mieux la comprendre.

Dans le célèbre Girl at the mirror de Norman Rockwell, le miroir est investi d’un rôle primordial. Il fait l’image et est l’image. En nous montrant le reflet du visage de la fillette qui nous tourne le dos, il nous révèle le thème de la toile. Rockwell évoque cet instant d’inquiétude où l’enfant presque adolescent voudrait déjà être un adulte. Ici, la petite fille semble littéralement coincée entre l’innocence de l’enfance et les prémisses de la féminité. Le miroir (entre autres détails) nous fait ainsi partager ce moment intime de questionnement et dresse un rapport entre la fille et la femme.

Miroir, mon beau miroir…

Souvent utilisé dans des scènes de toilette, de mise en beauté ou de coiffure, le miroir est un élément essentiel de révélation. Fidèle objet qui incarne le souci de l’image de soi, il est généralement associé – en peinture – à la femme et à sa féminité. Dans le tableau, le miroir semble agir comme un électrochoc pour la fillette. Le reflet qu’elle y voit n’est pas celui qu’elle voudrait voir. Et pour cause, elle n’est encore qu’une enfant, à l’aube de son adolescence.
Le miroir a été posé sur le sol et prend appui sur le dossier d’une chaise. La petite fille était probablement trop petite pour atteindre ce miroir que l’on peut imaginer fixé au mur, ou trônant sur la coiffeuse de sa mère. Elle met également des accessoires de femme à son niveau : brosse à cheveux, bâton de rouge à lèvres et poudrier. Ceux-ci sont étalés sur le sol, comme des jouets pourraient l’être lorsqu’un enfant joue par terre.
Il est intéressant de voir que la poupée, seul élément directement lié à l’enfance, semble avoir été jetée voire maltraitée. En rejetant ainsi son jouet de petite fille, le personnage se rebelle contre sa jeunesse, son innocence. Etant donné l’emplacement de la poupée, son reflet n’apparaît pas dans le miroir : la jeune fille ne souhaite plus la voir dans le monde qu’elle projette. Le résultat est assez cruel et la poupée se retrouve dans une position quasi indécente.

Néanmoins, c’est bien cet univers adulte, féminin et glamour qui semble attirer la petite fille. Le magazine qu’elle a ouvert sur ses genoux en témoigne : Jane Russell, star hollywoodienne dont la carrière explose dans les années 1950, prend la pose avec un port de tête très élégant et semble fixer la fillette. Egalement, l’actrice était reconnue et appréciée à l’écran pour ses formes généreuses et son sex-appeal ; une sorte de Marilyn Monroe brune. De cette façon, la petite fille semble ballottée entre deux miroirs. Le premier : la photo de la star, lui renvoyant une image dans laquelle elle se projette ; le second : son propre reflet, qui ne semble pas lui plaire et l’inquiète.
Serais-je un jour aussi jolie ?, semble-t-elle se dire.

Le peintre retranscrit cette idée de tiraillement grâce aux accessoires (poupée versus rouge à lèvres, poudrier), mais aussi par le biais des textures et des couleurs. Les éléments de l’enfance, peu nombreux, utilisent des textures simples comme le tissu (robe-combinaison de la fillette et robe de la poupée), ou plus « vulgaire » comme le plastique du corps de la poupée. A l’inverse, tout ce qui vient du monde des adultes et de la femme est incarné dans des matériaux plus nobles et travaillés : le miroir à l’encadrement doré, la chaise à l’assise tressée, le tube de rouge à lèvres doré et la petite boîte bleue et dorée ornée d’un motif délicat. S’affrontent alors deux époques. Celle de l’enfant, joueur et un peu brouillon (elle n’est pas totalement habillée, la poupée est à l’envers et son lacet est défait), et celle de la femme adulte, plus strict et raffiné.

L’usage de la couleur renforce aussi le contraste. Certes le personnage est en blanc et porte une coiffure de petite fille sage et modèle. Cependant, elle est assise sur un tabouret portant la couleur de la/des passion(s). Le rouge est présent dans le tableau par petites touches (noeud de la poupée, rouge à lèvres, brosse, tabouret), mais il y en a suffisamment pour installer une atmosphère très connotée. Le tube de rouge à lèvres est resté ouvert ; la fillette a probablement du essayer d’en mettre pour voir si elle aurait à son tour l’allure de la star.
C’est finalement parce qu’elle tente de se juger avec les standards de Beauté adultes que cette petite fille s’angoisse. L’instant saisi par le peintre offre une image des plus pénétrantes de l’inquiétude pré-adolescente. Norman Rockwell confère ainsi au miroir bien plus qu’un rôle d’accessoire. Il est là pour réfléchir et donner à réfléchir. Il met en place une démarche d’introspection, de regard en soi-même et de profonde interrogation.

Une réflexion sur “La fille dans le miroir

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