All work and no play

Jack Nicholson alias Jack Torrance dans Shining de Stanley Kubrick, 1980


Lorsque le travail prend le pas sur la détente, on peut parfois créer des monstres.

Dans le célèbre Shining de Kubrick, l’abus de travail entraîne frustrations, enfermement et finalement, folie. Jack Torrance est chargé de la maintenance d’un hôtel isolé durant les longs mois d’hiver. Bien qu’entouré de sa femme et de son fils, il s’enlise dans un sentiment d’isolement physique, peu à peu rejoint par son mental. La preuve en est par cette phrase écrite des milliers de fois par Jack :
All work and no play makes Jack a dull boy.
Littéralement : uniquement le travail, sans aucun jeu, fait de Jack un garçon bien triste. Plusieurs signes de la folie de Jack transparaissent dans cette phrase de type cause > effet. Pour commencer, le personnage parle de lui à la 3ème personne ; il aurait aussi bien pu écrire « […] makes
me a dull boy ». Il montre déjà un certain détachement par rapport à lui-même et parle comme s’il était un enfant à qui on dirait de faire ses devoirs. Et pour cause, il ne se considère pas comme un homme / man mais bien comme un garçon / boy, signe révélateur de sa régression mentale. Dans une scène qui précède celle de l’écriture, Jack s’amuse d’ailleurs à lancer une balle contre le mur, comme s’il faisait des passes à un ami imaginaire. L’emploi du mot dull appuie également cette idée de retour en enfance. Il a de multiples traductions, mais ici on pourrait l’entendre au sens : triste, monotone, ennuyeux. Jack s’ennuie, il l’écrit et le répète à l’infini. Il fait un caprice.
Enfin, lorsque Jack est attelé à l’écriture derrière sa machine à écrire, on le voit de face – on ne voit donc pas ce qu’il écrit – et on constate qu’il est de plus en plus rapide dans ses gestes et que la concentration du début a été remplacée par de l’énervement. Finalement, alors qu’on l’imaginait inspiré par son roman, on découvre qu’il a écrit cette seule phrase des dizaines et des dizaines de fois. Le résultat est bien loin de l’oeuvre d’un romancier ordinaire ; il est plutôt celle d’une créature psycho-maniaque.


Cette idée selon laquelle le travail déraisonnable produit des monstres, Kubrick l’a empruntée à un grand nom de la peinture espagnole,
Francisco de Goya.

A la fin du 18ème siècle, Goya réalise plusieurs gravures dans lesquelles il fait part de sa vision du monde, sur un ton très moralisateur. Ce recueil, il le nomme ses Caprices. Chaque gravure, chaque illustration, se présente comme une carte postale à la verticale, et est signée d’une morale ou d’une phrase au ton sec et aigri. Parmi ces « cartes », on trouve celle-ci :

El sueno de la razon produce monstruos, Francisco de Goya, Caprices – 1797

La morale de cette illustration peut se traduire ainsi : Le sommeil de la raison engendre des monstres. Pour replacer la gravure dans son contexte historique, elle a été réalisée suite aux nombreux massacres de la Terreur en France. Le message du graveur est qu’en l’absence de raison, ce sont nos démons – les « monstres » – qui prennent le dessus. La raison, mot phare de la philosophie des Lumières, est ici assaillie et réprimée par tous ces monstres aux airs menaçants. Les Caprices de Goya seront d’ailleurs censurés par l’Inquisition espagnole, qui accusera Goya de partager les idées libérales de la Révolution française.

Le parallèle que dresse Kubrick dans son Shining est simple : Jack Torrance est physiquement et mentalement enfermé, comme errant dans un labyrinthe sans fin. Jack Torrance n’a plus de raison, il est devenu monstre. C’est un minotaure qui traque ses proies, tant pis si celles-ci firent partie de sa propre famille.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s