Influences # Ciné-peinture

The House by the railroad, E.Hopper (1925)  /  Demeure des Bates, Psychose, A.Hitchcock (1960)

Le cinéma s’inspirant des toiles du passé, ou les peintres puisant dans les codes du cinéma ? Peut-être un peu des deux.
Les cinéastes se sont toujours nourris de la science du cadrage et de la précision des mises en scène de la peinture ; et la peinture a quant à elle du faire face et s’adapter au développement industriel et esthétique du cinéma. Il fut un peintre, Edward Hopper, qui s’inscrivit précisément au carrefour des deux disciplines (cf. article précédent). Sa peinture a exercé une influence mystérieuse sur quelques unes des grandes figures du septième art (Alfred Hitchcock, David Lynch) et, à l’inverse, il a lui-même emprunté un certain esthétisme, une certaine organisation au cinéma de son époque.

En 1925, Hopper peint The House by the railroad. Cette imposante maison qui se dresse au milieu de nulle part semble appartenir à un village fantôme ou même être complètement abandonnée. Les rails du train traversent et coupent le tableau, le privant d’un morceau de nature en premier plan. La luminosité terne, les fenêtres fermées desquelles on ne peut pas percevoir l’intérieur et qui ne renvoient qu’une triste lumière instaurent dans la toile une atmosphère mélancolique. Comme si la vie l’avait désertée.
Dans le thriller culte d’Hitchcock, Psychose, le manoir Bates reprend la désormais mythique architecture du tableau de Hopper. Il domine le paysage où se déroule l’action et s’élève au dessus du motel dans lequel seront commis les crimes. Une place clef qui accorde à la demeure un rôle de témoin. L’univers de Hopper semble ainsi parfaitement se mêler aux atmosphères recréées à l’écran : décors mystérieux et pesants, espaces aussi vastes qu’inquiétants, structurations géométriques (et donc oppositions), climat de solitude, forts contrastes entre ombre et lumière, science du point de vue…

Au début des films noirs (années 1940), tous ces éléments sont à l’oeuvre et construisent une beauté inquiétante, lugubre, où le drame semble planer sur les objets et lieux familiers. Ces ambiances sobres, anxiogènes et dépouillées sont celles que l’on retrouvera quelques années plus tard dans les films de David Lynch, tels que Lost Highway ou Mulholland drive, ou encore dans sa série culte Twin Peaks. Le cinéaste a, tout comme le peintre, voulu exploiter les codes de la culture américaine pour en montrer, derrière l’apparente effervescence, une ambiguïté extrêmement angoissante. Les deux ont ainsi su tiré les Etats-Unis vers des profondeurs insoupçonnées, des lieux vagues et sans nom, des espaces fanés.

Nighthawks, E.Hopper (1942)

Hopper entretenait un rapport très étroit avec le médium moderne par excellence de l’époque. Il s’empare du « format cinéma » propre aux films noirs pour peindre une toile, considérée aujourd’hui comme la plus célèbre. Nighthawks dépeint l’atmosphère calme et froide d’un dinner, la nuit. Les trois noctambules (littéralement les faucons de la nuit) sont accoudés au comptoir et semblent dans l’attente, comme inanimés. Hopper aurait pu être inspiré par une nouvelle d’Ernest Hemingway, The Killers, dans laquelle il est question de tueurs qui attendent leur victime dans un bar. La toile, de par ses caractéristiques communes aux films de gangsters, revêt ainsi toute sa dimension noire.
Il est intéressant de constater le cycle que suit cette obscure histoire, qui paraît finalement suspendue dans le temps.
Car si les films de l’époque ont inspiré certaines peintures, les toiles ont à leur tour influencé des films contemporains. The end of Violence de W.Wenders, reprend dans une des scènes la disposition des personnages du dinner ; la jaquette de la bande originale fait également écho à la construction du tableau. Les clins d’oeil à Nighthawks sont nombreux et touchent autant le cinéma que la télévision : dans la comédie musicale Pennies from heaven, on retrouve un couple accoudé au fameux comptoir ; quelques épisodes des Simpsons caricaturent le tableau en y installant Homer et ses donuts ; les personnages de Futurama lisent un comics où les super-héros se retrouvent au dinner. Ainsi, il est curieux de voir que les thèmes de prédilections du peintre au début du 20ème siècle – l’isolement et le mutisme des personnages, la solitude, l’absence de vie humaine,… – restent largement exploités par les artistes contemporains, toutes disciplines confondues. Au cours de son évolution, la société semble avoir conservé une certaine raideur, une certaine léthargie, que le milieu artistique semble toujours se plaire à représenter.

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