Chambre avec vue

Dans un réalisme quasi photographique, les peintures d’Edward Hopper (début 20ème siècle) annoncent progressivement l’avènement du mouvement Pop Art. Ayant commencé en tant qu’illustrateur, Hopper a conservé dans ses toiles son sens de l’épure. C’est d’ailleurs un des maître mots qui caractérisent toute son oeuvre. Les toiles du peintre sont également liées par une constante impression d’étrangeté, de mélancolie, voire même de malaise. Qu’il s’agisse de lieux, de vues urbaines, de personnages ou de scènes d’intérieur, il semble régner une ambiance impersonnelle à la précision glacée – et parfois glaçante. La lumière crue est aussi une constante chez Hopper. Paradoxalement, cette lumière ne vient pas réchauffer le tableau : c’est en partie elle qui transmet ce sentiment d’inquiétude et d’isolement.

Ci-dessus, un des thèmes / lieux de prédilection de Hopper : la chambre.
Room in Brooklyn (1932) nous glisse dans la chambre d’un appartement New-Yorkais, d’un étage visiblement élevé. En regardant ce tableau on peut avoir le sentiment d’être spectateur de la scène, mais aussi d’être celui qui guette le moindre mouvement, qui épie. L’effet produit par la peinture est proche de celui produit par une photographie. La scène est immortalisée, et, le personnage étant de dos, l’instant semble avoir été capturé en douce, sans qu’il ne le remarque. Ceci accroît le sentiment général de solitude qui couvre la toile toute entière.
Il règne dans cette pièce une impression d’ordre inébranlable. Il n’y a quasiment pas d’objets, les surfaces sont lisses, et le climat est calme, paisible (pesant ?) à l’opposé de celui de la rue que l’on imagine plus effervescent. Le décor est figé, tout comme le personnage assis immobile dans le fauteuil. Le bouquet de fleurs trône magistralement au milieu du tableau, de la pièce et du halo de lumière, tandis que la femme est mise sur le côté (de côté ?). Les fleurs semblent s’épanouir sous cette lumière entrante et s’étirer vers elle. Egalement, le sommet du bouquet est placé plus haut que la tête de la femme. Comme si finalement, l’objet (le vase) et son contenu (les fleurs), étaient plus importants – plus vivants – que le seul personnage de la toile.

Cette idée est soutenue par la place occupée par les éléments. La femme et le vase sont disposés de façon strictement parallèle, à l’image de l’encadrement des fenêtres. Un premier lien et une première comparaison sont alors établis.
S’opère dans le même temps un jeu des couleurs et des matières. La robe de la femme s’inscrit précisément dans les même teintes que la nappe sur laquelle on retrouve le vase. Cette nappe recouvre une table en bois, bois que l’on retrouve dans le rocking chair sur lequel est assise la femme. Ainsi, ces parallèles troublants relèguent ostensiblement le personnage au rang d’objet. Après tout, le titre de l’oeuvre met l’accent sur la chambre, la pièce, et ne mentionne absolument pas la présence d’une femme. Pourtant, Hopper avoue s’être inspiré d’un artiste et d’une époque qu’il affectionnait particulièrement : le romantique allemand Caspar David Friedrich.

A gauche, Femme à la fenêtre par C.D. Friedrich (1822).
A droite, Personnage à la fenêtre par Salvador Dali (1925).

Hopper le contemporain semble donc – l’espace d’une toile – avoir emprunté à Friedrich sa manie de représenter des personnages de dos. Au centre du tableau original, Caroline, l’épouse du peintre allemand, regarde par la fenêtre de l’atelier de son mari. Contrairement à Room in Brooklyn de Hopper, la femme est belle et bien le sujet du tableau. La femme ET la fenêtre. Cependant, même en la plaçant au centre, elle paraît plutôt effacée.
Dans l’oeuvre de Friedrich comme dans l’oeuvre reprise par Dali, les nuances de matières et de couleurs accentuent le lien entre la femme et la fenêtre. Celle de Friedrich porte une robe marron très sombre avec quelques rayures verticales, à l’image de la fenêtre en bois par laquelle elle se penche. Celle de Dali est habillée d’une robe légère et fluide qui semble osciller comme le rideau face au vent. Les rayures bleues quadrillent cette robe non sans rappeler les cadres de la fenêtre.

Au coeur de ces trois peintures, trois femmes vues à la manière de trois hommes d’époque et de courants différents. Pourtant, tous trois ont peut-être cherché à (re)présenter leur philosophie de la femme, des femmes, de celles qui apparaissent finalement comme des femmes-fenêtres au travers desquelles on peut observer le monde.

4 réflexions sur “Chambre avec vue

    • Mais qu’est ce que le rien au fond je vous le demande, peut on parler de rien si l’on ne connait pas l’immensité du monde …

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