Red riding hood

(Bien) loin de la dernière version faussement gothique de Catherine Hardwicke, Le Petit Chaperon Rouge a connu de nombreuses adaptations et représentations. Lorsque Charles Perrault publie son conte à la fin du 17ème siècle, il s’inspire déjà d’éléments de récits beaucoup plus anciens : le mythe de Chronos qui avale ses enfants, qui ressortent miraculeusement indemnes du ventre où une lourde pierre les remplace ; ou bien une histoire en latin (début du 11ème siècle), De puella a lupellis servata (i.e. La petite fille épargnée par les loups) où il s’agit d’une petite fille qui vit avec les loups et qui porte un vêtement rouge. La version moralisatrice et sans appel de Perrault sera suivie un siècle plus tard par celle, plus ouverte à l’imagination, des Frères Grimm.
Au cœur du conte, un personnage. Un enfant. Une fille. Son objectif, se confronter au monde extérieur, aux dangers qui la guettent et ainsi grandir. Dans cette quête initiatique du passage de l’enfance à l’âge adulte, le Petit Chaperon Rouge traverse à travers bois, naïvement, jusqu’à rencontrer et discuter avec le Loup. Le titre anglo-saxon du conte – Red riding hood – met d’ailleurs l’accent sur le voyage, la mission dont est investi le personnage.
Riding pourrait effectivement se traduire par promenade et riding hood par pèlerine. Le fil de cette promenade est principalement guidé par un élément, un leitmotiv, une couleur. Le rouge.

Une dualité symbolique et réelle

Comme l’explique Michel Pastoureau, spécialiste français de la couleur et des emblèmes, les contes sont truffés de constantes. Et la couleur fait partie de ces constantes. Elles décrivent et structurent à la fois chaque détail, chaque personnage, tout en les coiffant d’une dimension symbolique. Pour cette constante des couleurs dans les contes, M.Pastoureau souligne le blanc, le noir et le rouge.  Par exemple, dans Blanche-Neige, le blanc renvoie directement au nom du personnage, le noir se retrouve sur les vêtements de la belle-mère/sorcière, et le rouge est attribué à la pomme empoisonnée. Il est d’ailleurs intéressant de constater que Blanche-Neige détient à elle seule les trois couleurs clefs du conte : son teint à la blancheur opaline, ses cheveux noir corbeau et ses lèvres rouge sang.

Ainsi, symboliquement, nous avons du blanc pour la pureté, la fraîcheur et la naïveté du personnage, du noir pour la « méchante », l’esprit malfaisant et la mort, et du rouge pour la tentation, le danger puis le péché. Il en va de même dans le Petit Chaperon Rouge avec le teint laiteux de l’enfant qui était jusqu’alors couvée par ses parents (et éventuellement le pot de beurre), le pelage noir du loup qui souhaite la séduire c’est à dire la détourner (litt. seducere, conduire à part) de son chemin, et finalement le rouge qu’elle porte constamment sur elle, comme si le péché – et donc l’étape charnière – lui collait à la peau.
Cette couleur rouge est, en permanence, empreinte d’une double portée symbolique. Couleur du sang, elle symbolise la vie, la chaleur de l’être humain tout en rappelant le feu, les flammes de l’enfer et l’atmosphère démoniaque. Une force et puissance aussi créatrice que destructrice en somme. Au delà du schéma vie/mort, le rouge est aussi aux frontières du pouvoir (couleurs royales) et de l’interdit (panneau). Il oscille également entre luxure, amour, plaisir et péché, crime, faute (carton rouge).
Le caractère multi-facette de la couleur rouge à travers le conte de Perrault a beaucoup inspiré. Qu’il s’agisse de dessins animés, de films ou de cartoons issus des studios hollywoodiens (cf. ci-dessous, le conte vu par le réalisateur
Tex Avery), l’imaginaire suggéré par l’histoire laisse libres les interprétations de la morale. Le Chaperon Rouge peut ainsi être incarné par une pin-up et le loup peut se laisser séduire (détourné !), au point de devenir « gaga » et docile. 

L’interprétation olfactive

Lorsque Perrault proposa le conte en 1697, il était bien loin de se douter que son Petit Chaperon Rouge allait devenir grand et réussir à maîtriser le loup.
En 1998, la
Maison Chanel et son Directeur Artistique de l’époque, Jacques Helleu, s’allient à Luc Besson le temps d’une publicité. Le produit en question n’étant autre que le célébrissime parfum le plus vendu au monde, Chanel N°5. Pour ce mini film, le réalisateur opère un total retournement de la situation et des rôles des personnages du conte. Rappelez-vous…

L’égérie et mannequin Estella Warren endosse ainsi le rôle du Chaperon Rouge, vêtement spécialement dessiné par Karl Lagarfeld.  Mais cette fois, il ne s’agit ni d’une petite fille (cf.taille et longueur de la robe), ni totalement d’une adulte (cf. les cheveux noués façon adolescente). Cet effet est renforcé par la manière dont Luc Besson amène les images. Au départ, le Chaperon Rouge est de petite taille et semble minuscule par rapport à l’endroit où elle se trouve.

Puis elle traverse la pièce dorée (en s’efforçant de garder son équilibre sur le droit chemin) et, dès qu’elle entre en contact avec le parfum, elle semble prendre de l’importance. Son visage apparaît plusieurs fois en gros plan, sa démarche est plus assurée qu’au début et finalement, elle exerce un contrôle sur l’animal sauvage. Elle a mûri. Et l’élément adjuvant à sa quête n’est autre que le célèbre jus. D’ailleurs, lorsqu’elle « lutte » pour maintenir son équilibre, ses bras forment (de façon quasi subliminale) le chiffre cinq couché.

Ici comme dans le conte, les couleurs jouent leur rôle symbolique. On peut distinguer trois atmosphères.
L’extérieur
Il est froid et hostile (territoire du loup), sombre (durant la nuit) avec des couleurs froides telles que le bleu, le gris (pierre, aluminium). Un vide inquiétant entoure le chemin d’accès à la porte du coffre.
L’intérieur
Il est chaud et lumineux, un coffre-cocon (carrés dorés mous au mur) rassurant et protecteur avec des couleurs chaudes et solaires comme le jaune et le doré.
Le dedans-dehors
La froideur de la neige ne semble qu’apparente, la Tour Eiffel scintille comme pour indiquer un retour à une réalité qui a changé, évolué. Les deux univers ne font plus qu’un.

Ne perdons pas de vue qu’il s’agit d’un spot publicitaire et que le schéma se doit d’être simple et compréhensible par le plus grand nombre. On comprend ainsi aisément l’avant-après Chanel N°5. Une construction de l’histoire basique qui fait écho au choix des couleurs et des formes. On pourrait en effet qualifier ces deux dernières de primaires. On retrouve le bleu, le jaune et le rouge. Bleu, l’extérieur froid ; Jaune, l’intérieur chaud et Rouge, le Chaperon Rouge qui passe facilement d’un extrême à l’autre. Au niveau des formes, on retrouve le rond, le carré et le triangle. Rond, comme la porte d’entrée du coffre-fort ; Carré, comme sur les murs du coffre-cocon et la forme de la bouteille de parfum, et Triangle, comme le Chaperon Rouge vu de dos, dans un parfait alignement avec la pointe de la Tour Eiffel (et le loup pour finir). Le Chaperon Rouge est finalement l’élément dynamique qui traverse et transcende les espaces, les couleurs et les formes (cf. la flèche) pour pénétrer avec légèreté et assurance dans le – nouveau – monde de l’âge adulte*.

*Dans lequel, évidemment, on peut se permettre de porter un parfum tel Chanel N°5.

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