My dream is yours

Ambiance japonisante, subtilités mangas, paysages post-apocalyptiques, champs de bataille, monde virtuel du jeu vidéo, décors fantastiques et fantasmés…
Zack Snyder est un maître d’orchestre de l’image à l’approche indéniablement osée.
C’est en véritable virtuose qu’il nous présente l’univers on ne peut plus métissé de son dernier film,
Sucker Punch.
Dans son « bordel » savamment organisé, Zack Snyder joue avec les mécanismes du récit et met en scène un monde labyrinthique truffé de symétries, d’oppositions, de mises en abyme, de rêves, mais aussi de nombreux anachronismes et autres images hallucinées. Les personnages évoluent dans une esthétique claire-obscure quasi permanente qui installe un climat plutôt sombre et oppressant, à l’image d’un monde Burtonien. A la différence près qu’il n’y a pas de couleurs.

Bienvenue au théâtre
La réalité qui nous est présentée au début du film (fusse-t-elle ou non la « vraie » réalité) baigne dans une ambiance froide, cauchemardesque et où la mort s’impose par deux fois. La toute première image est un rideau rouge qui s’ouvre sur une scène. Les décors sont ceux d’une chambre où nous découvrons une petite fille, Baby Doll, prostrée sur son lit. La voix off (on comprendra plus tard qu’il s’agit de celle de Sweet Pea) donne l’introduction et la direction du film :
« 
On a tous un ange, un gardien qui veille sur nous. Nous ignorons quelle forme ils prendront : un jour, un vieillard, le lendemain, une fillette. Mais ne vous fiez pas aux apparences, ils peuvent être aussi féroces qu’un dragon. Pourtant, leur rôle n’est pas de livrer nos batailles, mais de souffler dans nos coeurs, pour nous rappeler que c’est nous, chacun de nous qui contrôlons les mondes que nous créons. »
Démarre exactement en même temps la chanson
Sweet dreams, spécialement reprise par Emily Browning : soit le paradoxe est tel qu’il appuie en fait l’horreur de la scène qui est loin d’être un doux rêve ; soit nous sommes déjà dans un rêve. Il est assez intéressant de noter que pour Freud, passionné de théâtre, le rêve est essentiel puisqu’il soulève le rideau de « l’autre scène », il nous transporte dans l’inconscient. Dans cette histoire – et si on se fie à ce que nous montrent les images – nous avons le point de départ suivant : après la mort de leur mère, Baby Doll et sa soeur vont percevoir la totalité de l’héritage, ce qui n’est pas du goût du beau-père qui s’en prend aux filles. En tentant de le tuer, Baby Doll touche accidentellement sa soeur et le beau-père décide de la faire interner dans un asile où elle sera lobotomisée. Pour échapper à cette horrible vérité, Baby Doll imagine et transpose sa vie sur différentes strates de rêves.

Des rêves dans des rêves pour fuir le cauchemar
Quelques soient les niveaux de lecture du film, nous pouvons considérer que l’asile est le lieu où se déroule l’action
réelle. Le décor et le caractère inquiétant du Lennox House ne sont pas sans rappeler ceux de l’Arkham Asylum que l’on retrouve dans Batman. Grilles d’entrée noires, austères et pointues, puis un chemin qui remonte jusqu’à un manoir sombre et terrifiant.

Une fois entrés, les personnages s’engouffrent dans l’asile par étapes (succession de portes verrouillées), et on comprend vite que la sortie sera extrêmement difficile à retrouver , comme si l’on rentrait dans un labyrinthe. Un sentiment d’enfermement donc, qui soutient le cadre anxiogène déjà bien présent. Pour que les filles internées s’affranchissent de cette « prison » aussi bien physique que mentale, le Dr. Vera Gorski (détentrice de vérité ?) applique une méthode particulière dite « polonaise » : elles doivent imaginer un monde dont elles seules ont le contrôle et où elles peuvent affronter leurs démons. Une véritable reprise de pouvoir sur elles-même et sur leur passé douloureux. Pour cela, Snyder va mettre en scène deux niveaux de rêves : le cabaret aux airs de maison close (d’ailleurs à l’origine, le mot Lennox signifie prostituer, pourvoyeur de femmes, entremetteur) et les mondes virtuels aux décors post-apocalyptiques.

Chaque situation du réel sera retranscrite dans le même temps dans les deux strates de rêves. Pour pouvoir se libérer, Baby Doll doit réussir à rassembler cinq éléments. Avec la quête s’initie une dynamique aussi libératrice que castratrice.
Niveau 0 / réel : Chaque séance avec le Dr. Gorski dans l’asile correspond à l’avancée de la thérapie : exorciser ses démons.
Niveau 1 / cabaret : Chaque « danse » est en quelque sorte le préliminaire à effectuer pour séduire un homme, qui change à chaque fois (Blue, le Maire, le cuisinier, le High roller).
Niveau 2 / mondes fantastiques : Chaque combat a pour but la destruction de l’ennemi et la récupération de l’objet.

De nombreux détails du réel sont répercutés dans les univers oniriques. Ainsi, par exemple, la méthode polonaise du Dr. Gorski se retrouve dans l’accent slave qu’elle a quand elle coache les filles ; le beau-père devient un homme de Dieu, un père, etc. Egalement le « un » devient multiple. Car dans le niveau 2, ce n’est pas un homme que les filles combattent mais des centaines. Et plus l’imaginaire gravit des échelons, plus les ennemis sont déshumanisés. Elles combattent ainsi des soldats allemands / zombies de la 1ère guerre mondiale, des robots, des personnages fantastiques tels que le dragon ou bien l’orque façon Lord of the Rings.
L’action transversale, le fil conducteur et commun à tous les niveaux est la quête des 4 objets : la carte, le feu, le couteau et la clef. Fil qui semble être entraîné par Baby Doll.

Le fantasme d’Ariane
L’histoire de ses filles internées semble en tout point semblable à celle du Minotaure. Elles semblent avoir été sacrifiées et, si elles ne parviennent pas à s’échapper, le chirurgien (aka le High Roller) pratiquera sur elles une lobotomie. Un acte monstrueux et fort peu éthique en somme, comme dans le mythe. Pour retrouver la sortie, il faut récupérer des objets (métaphore du fil d’Ariane) et résoudre une énigme (tout comme Oedipe). Avant toute chose, il est primordial d’énumérer les caractéristiques propres au labyrinthe : le double, la symétrie, la répétition et le dispositif initiatique. Après avoir évoqué le lieu labyrinthique et initié la quête, reste à se pencher sur le double et la symétrie. Ces deux notions s’appréhendent à travers deux personnages aux reflets plus que similaires.

Baby Doll
Elle a un nom composé – est internée sans raison valable (plan odieux de son beau-père) – sa soeur, qu’elle n’a pas su protéger, meurt – après quoi, elle est enfermée (asile Lennox) – elle devient la meilleure danseuse de la maison, celle que tous regardent – elle se bat avec une lame (katana).

 

Sweet Pea
Elle a un nom composé – est internée sans raison valable (pour suivre sa soeur) – sa soeur, qu’elle n’a pas su protéger, meurt – après quoi, elle est enfermée (placard) – elle est la meilleure danseuse avant l’arrivée de Baby Doll (« c’est moi la star ») – elle se bat avec une lame (épée). 
Et si sa destinée était inscrite dans ses initiales ?…

A priori, les deux filles présentent de nombreux points communs.
Mais pour comprendre comment leurs histoires se recoupent, il convient de démarrer par la fin. Lorsque Baby Doll énonce l’énigme qu’elle seule peut résoudre, elle comprend qu’ELLE est la réponse, et qu’elle va devoir se sacrifier pour sauver Sweet Pea. En une seconde, l’histoire telle que le spectateur la voyait est complètement renversée : « Depuis le début, ce n’est pas mon histoire, c’est la tienne. »

Le Sucker Punch
Sweet Pea est la narratrice. C’est elle qui raconte l’histoire, son histoire (cf. « c’est moi la star, ne l’oubliez pas ! » répète-t-elle plusieurs fois). La première fois que nous la voyons, elle est, comme Baby Doll au début, assise sur un lit, dans une chambre, sur une scène de théâtre. Une vraie mise en abyme, preuve de son mal-être face à la situation qu’elle ne cesse de ressasser (Where is my mind ? résonne doucement en fond) et de laquelle elle doit se défaire. Quand elle crée Baby Doll, nous voyons une soeur se faire tuer. Mais lorsque Baby Doll pénètre dans le monde du cabaret, c’est une soeur qui est sauvée. Dès sa première danse, elle initie sa quête sur fond de Army of me, titre hautement symbolique de sa volonté de réussir. La voie de la guérison est en marche.
Snyder nous fait un clin d’oeil en fixant, à plusieurs reprises, une vieille affiche du film My dream is yours. Le rêve de Baby Doll est en réalité celui de Sweet Pea.


Car Baby Doll, est, comme son nom l’indique, une poupée, une marionnette, dont les ficelles sont tirées par Sweet Pea. Au moment où Baby Doll dévoile l’énigme, c’est en fait la clef du film qu’elle nous donne, et cette clef c’est elle. C’est elle qui a poussé Sweet Pea à se dépasser et à rassembler tout son courage pour oser combattre ses démons. C’est aussi elle qui est parvenue à hisser Sweet Pea sur la corde (toujours le fil) pour la sauver du train prêt à exploser. Et c’est encore elle qui s’est emparée de la clef autour du cou de Blue et qui a pu la délivrer en la conduisant vers la sortie. Lorsqu’elle franchit la porte de l’asile, Sweet Pea est dans le rêve de niveau 1, dans le cabaret. Dans la réalité, elle s’est donc évadée, « guérie » (cf. le chirurgien dit « Elle n’avez pas un regard comme les autres. On aurait dit qu’elle acceptait, qu’elle voulait que je le fasse » et Blue dit ensuite « Ca y est tu es partie ? Tu es au Paradis ? ») et subit quand même la lobotomie. Elle apparaît alors sous les traits de celle qui s’est sacrifiée pour elle. Ainsi, lorsque Baby Doll – alors dans les toilettes des hommes – ferme les yeux, c’est Sweet Pea que l’on voit sortir, des toilettes pour femmes cette fois. Son regard fixe, elle rejoint le bus conduit par l’ange vieillard pour son ultime voyage au Paradis. La dernière image du film ? Un panneau sur lequel on lit clairement « Paradise dinner » et juste derrière, un épouvantail à l’étrange forme de crucifix.

Le sucker punch, ce revirement de situation si soudain qu’on ne pouvait l’appréhender est un vrai coup de massue pour le personnage principal comme pour le public. Elle était guérie et subit la lobotomie ; les spectateurs pensait avoir compris les fantasmes de Baby Doll et apprennent finalement qu’elle est le fantasme d’une autre. Même en étant prévenus dès le départ (cf. « ne vous fiez pas aux apparences »), l’oeil ne suit que ce qu’il voit. La vue est de surcroît essentielle dans le film puisque tous les passages clefs passent par le regard : la rencontre Sweet Pea/Baby Doll, l’entrée dans les rêves, les objets qu’elle visualise, la lobotomie.
Le résultat final est globalement déroutant. Visuellement, le spectateur reçoit un gavage d’images à la manière d’un jeu vidéo poussé à l’extrême, il est comme aveuglé. En effet, dans les scènes de combat, tous les éléments, décors et personnages sont en mouvement, si bien que l’oeil a du mal à se fixer. Du point de vue de l’écoute, la bande originale (incroyblement pertinente) semble littéralement envahir les personnages, et l’audience avec. La musique étant toujours très forte et les rythmes haletants, on sort de la salle légèrement assourdis. En somme, nos principaux sens ont été directement affectés, et, face aux rebondissements de l’histoire, nos esprits ont été désorientés,… lobotomisés diront certains.

Une réflexion sur “My dream is yours

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