Fais-moi cygne

Dans le dernier film de Darren Aronofsky, Black Swan, l’audience est plongée au coeur d’un labyrinthe physique et mental oppressant. Retour sur image(s) et gros plan sur ce thriller psychologique haletant, sombre mais effroyablement juste.
Attention, si vous n’avez pas vu le film, spoiler.

 

Fais-moi cygne, c’est un peu ce que Nina Sayers (Natalie Portman) demande au chorégraphe (Vincent Cassel) de sa compagnie de danse New-Yorkaise. Elle qui a toujours tout donné et sacrifié pour la danse et sa quête permanente de ‘perfection’, est prête à tout pour obtenir le rôle principal du célèbre ballet de Tchaïkovsky, Le Lac des Cygnes. Le spectateur est ainsi entrainé, dès les premières images, dans un rythme virevoltant comme suspendu aux ballerines et assiste en réalité à une danse intense – mortelle – entre le blanc et le noir. Tout au long du film (ou presque), la caméra à l’épaule soutient et accroît cette sensation de mouvement étourdissante et nous déplace au rythme de Nina.

Le personnage de Nina

Vivant seule avec sa maman, Nina est encore considérée comme une enfant aux yeux de celle-ci. Sa chambre ressemble plus à celle d’une pré-adolescente qu’à celle d’une danseuse professionnelle du NYC Ballet. Elle est – non sans le vouloir – (sur)couvée par sa mère Erica qui elle, a du renoncer à sa carrière de danseuse pour s’occuper de sa fille. Se pencher quelques instants sur le prénom de Nina peut aider à situer le personnage (en tout cas celui qui nous est présenté au début du film). En espagnol, on dit nina pour parler d’une petite fille, d’une enfant. Une résonance certaine à l’univers dans lequel elle a grandi et semble encore baigner : peluches souriantes, poupées, décor romantique et rose parsemé de fleurs et autres papillons. D’un point de vue vestimentaire, Nina arbore un look de poupée-ballerine et n’utilise quasiment que du rose poudré et du blanc. Des couleurs claires qui soulignent sa peau laiteuse et sa fragilité, et amènent à une deuxième interprétation du personnage.
En effet dans certains pays de l’Est (Géorgie), Nina, c’est parfois le diminutif de Christiane. Une référence biblique évidente qui lui confère une aura où s’entremêlent innocence, pureté et grâce. Lorsqu’elle danse et répète la chorégraphie du ballet, c’est avec légèreté et beaucoup de finesse. Le thème de la virginité prend également toute sa place à différents moments du film. Thomas, le chorégraphe, lui demande ouvertement si elle est vierge (question à laquelle elle ne répondra d’ailleurs pas vraiment) et lui fait finalement comprendre que pour le rôle, elle va devoir se dépasser, se ‘lâcher’ et renoncer à la petite fille sage qu’elle connaît. Alors qu’elle semble s’enfermer dans la prouesse technique et la rigueur, Thomas insiste en lui disant qu’il lui manque du laisser aller, du relâché et surtout de la sensualité. Ce qu’il veut voir, ce qu’elle doit parvenir à trouver c’est le juste dédoublement entre le cygne blanc et le cygne noir. Le blanc, Nina le maîtrise mais il ne pourra prétendre à la perfection que si elle révèle le noir qui sommeille en elle (son côté obscur de la force en somme…!). Il faudra cependant attendre la scène de fin pour que cette métaphore de la défloraison se matérialise : son costume blanc au départ immaculé est désormais tâché de sang.
Au terme de sa quête du cygne noir, Nina meurt sereinement, le sourire aux lèvres car, même si ce cygne lui a coûté la vie, elle a atteint cette perfection tant recherchée (cf. « It was perfect » sont ces derniers mots).

La symbolique du cygne

Le rôle tenu par Nina étant celui d’une femme enfermée dans la peau d’un cygne, elle revêt tout naturellement la portée symbolique de l’oiseau blanc immaculé. Dans les contes – et évidemment, dans le ballet du Lac des Cygnes – le cygne est un animal généralement associé à la métamorphose, au changement d’apparence. Ainsi, au moment où Nina apprend que le rôle est pour elle, sa métamorphose commence. Le schéma d’évolution est plutôt simple : elle doit passer de l’oiseau de lumière, qu’elle interprète brillamment, à une face plus sombre, plus occulte de celui-ci. Débute alors une réelle quête initiatique, à la recherche de cet oiseau noir qu’elle ne connaît pas mais qui semble pourtant, à plusieurs reprises, se manifester à travers elle (cf. quand elle embrasse Thomas pour la première fois, elle le mord ; ces cicatrices et sa peau à vif qu’elle gratte sans s’en apercevoir, etc.). Le fait est qu’elle ne peut pas tout à coup s’improviser ‘noire’. Elle va donc recevoir un peu d’aide. Lorsque sa camarade danseuse Lily la convainc de sortir la veille de la représentation pour « boire quelques verres », c’est en fait une étape clef de la transformation qui attend Nina. Peut-être le sait-elle, le sent-elle déjà ? Habituellement habillée de blanc, sa copine la force à mettre un débardeur noir. Ce débardeur noir elle l’enfilera par la suite, mais elle opte d’abord pour un pull… gris. La transition est donc déjà amorcée. Puis, alcool, drogue et musique électro poussée à l’extrême, le corps et l’esprit de Nina perdent pied, ont des fantasmes érotiques et… se lâchent totalement. A ce moment précis seulement, elle est capable de tout envoyer balader et de chambouler la manière qu’elle avait de vivre ainsi couvée par sa mère dans un monde de l’enfance où elle se sentait finalement prisonnière. C’est une certaine délivrance pour le personnage qui prend conscience de sa situation mais c’est aussi la confirmation de son enfermement mental et psychologique. Nina se dédouble.
Omniprésents dans le film et indispensables à son bon déroulement, les miroirs jouent eux aussi un rôle clef dans la métamorphose de la petite fille.

La fille dans le miroir

Dans un film sur le Lac des Cygnes, il semble évident que l’eau devait bien être représentée d’une façon. Les miroirs, et donc les reflets permettent une matérialisation de l’eau et nourrissent l’idée de mouvement et d’instabilité permanente au film.
Objet associé par essence au ‘double’ (cf. l’autre moi), le miroir est l’élément révélateur du dédoublement de Nina. D’ailleurs, il est intéressant de noter que dans les moments de ‘folie’ où elle se pose des questions, la caméra est systématiquement derrière elle. En d’autres termes, le spectateur ne voit que le reflet de Nina dans le miroir : nous voyons ce qu’elle voit et non pas ce qui est vraiment. Cet effet vient nourrir la situation de dédoublement du personnage.

Des miroirs, il y en a partout, tout le temps. Dans son salon où elle s’échauffe et s’entraîne, elle fait face à un triptyque de glaces ; dans la salle de bain où elle constate avec effroi ses griffures dans le dos ; dans les salles de danse, les murs en sont littéralement tapissés ; dans sa loge, il y a la coiffeuse et le miroir mural contre lequel elle croira pousser Lily. Egalement, l’instant phare du film, l’élément qui déclenche la quête, est en réalité celui où Thomas annonce à Nina qu’elle va devoir se dédoubler (ce sont ses termes). A cet instant précis, la caméra n’est pas sur Thomas mais sur son reflet dans un miroir et, plus précisément, sur deux de ses reflets puisque l’image se focalise sur la bordure entre deux miroirs. Un plan hautement symbolique en somme. A voir Nina se donner tant de mal à trouver ce cygne noir en elle, on ne peut que retrouver la métaphore du passage de l’enfance à l’âge adulte. Dans son cas, l’équilibre blanc/noir ne sera parfaitement atteint qu’au moment où elle mourra, poignardée par un éclat… de miroir. Fort symbole de la vérité et de la révélation, le miroir endosse ici une responsabilité majeure dans la prise de conscience de Nina. En quelque sorte, en lui révélant sa schizophrénie, il la tue.

De la même façon que, pour Thomas, cette version du Lac des Cygnes est différente des traditionnelles interprétations, Black Swan diffère des histoires habituellement construites autour du ballet. Ici, la danse n’est pas seulement utilisée pour montrer le dépassement de soi et la prouesse physique mais bien comme un moyen de représenter la transformation, la métamorphose de l’être humain. La musique originale composée par Tchaïkovsky est brillamment réinterprétée par Clint Mansell et installe régulièrement une ambiance anxiogène. Le spectateur partage ainsi les sentiments de peur, d’angoisse, de souffrance et de délivrance du personnage. Il avance au rythme des émotions de Nina dans ce film aussi bien droit et rigoureux que labyrinthique.

 

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