All about speech

Le discours sous la chose… et la chose sous le discours.
C’est ainsi qu’Umberto Eco exprimait la possibilité que chaque chose puisse en réalité en cacher une autre. Or tout est discours. Toute chose dit quelque chose. Lorsqu’il s’agit d’une personne, le
discours est en fait sa capacité à se détacher de son audience, à mettre une distance (cf. je vs tu/vous). Alors quand cette personne ne parvient ni à s’exprimer, ni à se détacher, peut-on comprendre ce qu’elle ne dit pas ?
Dans le dernier film de Tom Hooper,
Le Discours d’un Roi, c’est bien entendu du discours dont il est question. Mais du discours dans tout ce qu’il a de plus complexe pour son protagoniste, qui en plus, souffre d’un fort bégaiement. En d’autres termes, la difficulté d’expression est doublement importante. Car comment pourrait-il se détacher des auditeurs alors qu’aucun mot ne parvient à sortir de sa bouche ? Cette quasi-inaptitude à s’exprimer clairement pourrait-elle aussi traduire une volonté de ne pas se détacher des autres (qui plus est ici, de ne pas les diriger) ? L’affiche du film est assez révélatrice du ton et de la direction donnés à l’histoire : on y voit seulement le bas d’un visage et un micro suspendu. Soit 3 éléments clefs du film.

Le nez. Il semble important car, puisque c’est de discours qu’il s’agit, la bouche aurait pu suffir. Or ici, la présence du nez indique que la bouche et donc la parole ne suffit pas pour discourir et que la tâche du personnage ne sera pas aisée. Il ne lui faudra pas seulement parler mais bien se concentrer sur tous ses sens pour réussir à mobiliser celui qu’il désire. Après avoir vu le film, on peut justement affirmer ces efforts sur les sens que le personnage doit effectuer (voir plus bas).
La bouche. Plus évidente, la bouche fait référence à la parole et, par extension, aux mots, aux phrases et donc aux discours potentiels du personnage. Il est tout de même intéressant de noter le contraste entre le titre du film « Le Discours… » et cette bouche qui est close. Elle n’est ni en train ni sur le point de s’exprimer. Légèrement pincée, cette bouche fermée semble plutôt sereine et ‘sans vie’, comme stoppée.
Le micro. Objet phare pour le film et pour le personnage principal qui se retrouve bloqué chaque fois qu’il doit l’utiliser. Cette place qui est accordée au micro prend toute son importance dès la première image du film. On voit un micro en gros plan puis, peu à peu, on découvre que l’on est au milieu d’une salle d’enregistrement radio. Le micro a une utilité primordiale puisqu’il est le média par lequel la voix, le discours du Roi va passer et être retransmis.

Un travail des sens
Pour retrouver (ou avoir !) un discours fluide et moins hésitant, le Prince Albert et futur Roi George VI reçoit l’aide d’un thérapeute du langage : Lionel LOGUE. Avec un nom pareil (cf.
logos, le discours en grec), l’aide ne pouvait être que bénéfique ! L’homme ayant réellement existé, l’ironie des mots est assez incroyable.

C’est donc auprès de ce médecin du discours que Bertie va devoir solliciter tous ses sens. A commencer par l’ouïe. Lorsqu’il a un casque avec de la musique sur les oreilles, Albert ne s’entend pas parler et parvient à lire Hamlet sans aucune hésitation ni bégaiement. D’ailleurs, le parallèle est flagrant entre l’histoire d’Albert et celle d’Hamlet qui, venant de perdre son père voit son frère accéder au trône. En ‘détournant’ son ouïe, il parvient ainsi à parler correctement.
La
vue du personnage entre également en compte dans sa quête pour retrouver la parole. En évoquant son passé et son enfance à Logue, ses yeux sont fixes car il a les images en tête et se re-visualise parfaitement. Durant ce récit, il n’hésite pas, tout lui revient en tête et il parvient à le dire sans souci. Egalement, avant la cérémonie de son couronnement, il insiste pour répéter, pour visualiser la scène et ce qu’il devra déclamer.
Dans la dernière scène du film où il enregistre son discours à la radio, ses textes sont annotés et ponctués de façon à caler sa respiration et son rythme de parole sans le brouiller. Tâche qu’il remplit à merveille sans même trop se soucier d’annoncer l’entrée en guerre de son pays.

Ce film est assurément fascinant dans la manière qu’il a de souligner la complexité de l’exercice discursif et la souffrance de l’Homme lorsqu’il est dépourvu d’un de ses sens. Une fois de plus, nous avons la preuve que nous pouvons entendre ce qui n’est pas dit et que ce n’est pas toujours uniquement grâce aux mots que nous nous comprenons.

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