Fantastiques créatures

Le jugement dernier, détail, Jérôme Bosch, fin du 15ème siècle.

Licorne, phoenix, hydres, dragon, sphinx, sont autant de créatures qui composent le bestaire fantastique. Certaines proviennent de légendes antiques, d’autres ont été soi-disant aperçus à une époque, mais la grande majorité est surtout le pur fruit de l’imagination humaine.

A l’origine, le terme de créature s’appliquait, en occident, à l’homme ayant été créé par Dieu. Une créature désignait donc en premier lieu une oeuvre divine.
Au Moyen-Age, il était commun de nommer ‘créature’, toute personne ou bête ayant des caractéristiques hors-normes. Les personnes malades ou souffrant de déformations physiques, étaient qualifiées de créatures par les personnes ‘normales’. Ainsi l’utilisation du terme de créature servait à désigner des anomalies.

Une créature peut aussi être le fruit d’une mauvaise perception. L’exemple le plus parlant est surement celui des signes astrologiques, ces formes (sagittaire, taureau, poisson,…) qui auraient été vues dans les étoiles et auxquelles ont avait accordé des attributs particuliers, que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les horoscopes. Cette perception ne pouvait être définie comme mauvaise à cette époque puisque rien de scientifique, de divin ni d’officiel n’affirmait le contraire.

Licorne de mer, gravure d’Ambroise Paré, 16ème siècle

La mauvaise perception pouvait être couplée d’une description erronée. Ainsi croyait-on que la licorne était un animal de mer. Décrite comme antilope à corne unique et donc un animal terrestre dans les contes modernes, la licorne était, au 16ème siècle, originaire du fond des mers. Et pour preuve, sur les plages avaient été retrouvées des cornes de licorne. Cette ‘corne’ appartenait très vraisemblablement à des narvals, animaux marins totalement inconnus de l’homme qui, à cette époque, ne pouvait pas explorer la mer comme aujourd’hui. Telle qu’elle apparait sur la gravure d’Ambroise Paré, la licorne n’était pas l’animal fantastique et majestueux que l’on décrit de nos jours, mais bien un monstre marin des plus effrayants.
Comme elles provenaient de personnes dites ‘éclairées’, ces gravures faisaient foi. Ambroise Paré, médecin de Charles IX et anatomiste français, était aussi le « chirurgien des champs de batailles ». Face aux dégâts physiques causés par l’arrivée des armes à feu, ce père de l’amputation avait vu, décrit et dessiné de nombreuses parties de l’anatomie humaine, mais aussi animale. Le contenu de ses gravures était considéré comme vrai et l’existence avérée de ses créatures ne faisait aucun doute. « Il y a d’autres créatures qui nous étonnent doublement, car elles procèdent d’une confusion d’étranges espèces qui rendent la créature non seulement monstrueuse, mais prodigieuse : c’est-à-dire, qui est tout à fait abhorrente et contre nature [...] » (Ambroise Paré, Des monstres et des prodiges).

Ajoutons à cela les nombreux récits de voyages et d’exploration, tels ceux de Marco Polo au 13ème siècle dans son Livre des merveilles (ci-dessus). Entre ce qu’avait vu (ou cru voir) le voyageur, ce qu’il pensait connaître de par les livres et le dessin final exécuté par l’illustrateur ou le peintre, il y avait d’énormes différences. Celui qui a vu ou cru voir, a une certaine compréhension de la chose, tout comme celui qui dessine et retranscrit en a une autre. En somme, ces créatures sont autant d’interprétations, nourries de récits parfois avérés et souvent fantasmés.

Les créatures peuvent enfin être composites, toute droit venues de l’imagination fertile de l’homme. C’est le cas des nombreuses créatures imaginées par le peintre hollandais Jérôme Bosch. Dans ses peintures, Bosch donnait vie à des personnages-créatures pour illustrer des thèmes religieux : Le jugement dernier, Le jardin des délices, La tentation de Saint-Antoine.

A gauche, un extrait de La tentation de Saint-Antoine. Dans ce tableau, de nombreuses créatures représentent les hérésies, les tares et les défauts de l’humanité. Ce personnage fictif se compose pourtant d’éléments réels : oreilles de chien, bec d’oiseau, entonnoir, lames de couteau, etc. Ce qui fait de lui une créature est précisément cette association étrange d’attributs réalistes. « Toute création artistique est le fruit d’assemblage d’éléments de la réalité » Aristote. Une définition qui s’applique parfaitement au mouvement surréaliste, qui se sert d’éléments et d’objets réels pour en créer, en imaginer de nouveaux. D’ailleurs, un grand nombre de peintures de Salvador Dali s’est fortement inspiré des compositions de Jérôme Bosch.

Dans les tableaux de Bosch, ces créatures sont volontairement hideuses voire effrayantes car elles émanent d’un objectif d’éducation religieuse. Au 16ème siècle, la grande majorité de la population est analphabète, et l’institution religieuse souhaite transmettre sa vision par les images. A travers ces créatures « démoniaques » et défiant toute nature, l’idée est littéralement d’effrayer les foules afin qu’elles se comportent pieusement et évitent ainsi l’enfer. Un autre exemple, à droite, dans cette tapisserie extraite des tentures de l’Apocalypse (14ème siècle). On y retrouve l’hydre de lerne, créature mythologique de la Grèce antique, qu’Héraclès combat dans ses Douze travaux. La chrétienté use beaucoup de ce vivier mythologique pour transmettre ses messages et avertir les populations en leur montrant les potentielles punitions qui les attendent.

Les créatures composites sont aussi très présente dans l’univers profane. Certaines d’entre elles n’ont d’ailleurs pas d’autres intentions que de décorer. C’est le cas des personnages en fruits et légumes d’Archimboldo, ou bien des créatures mythologiques, comme Orphée et Eurydice, représentées ici par Nicolas Poussin.

Une étape intéressante dans la représentation des créatures est le moment où elles commencent à être utilisées comme symbole. On passe d’une image supposée montrer ou dire la vérité (réelle ou divine), à une image qui symbolise qui incarne une idée. En d’autres termes, une image qui chercher à faire prendre de la distance par rapport à ce qu’elle est. C’est le cas du Colosse peint par Goya au début du 19ème siècle : il n’y a pas de géant sur le champ de bataille, mais bien un symbole de la guerre et de sa redoutable ampleur. Ce sont aussi les débuts du portrait charge (appelé aussi caricature), comme celui représentant le Duc de Biron en paon (18ème siècle).

Il est tout de même intéressant de noter que l’univers fantastique survit à la connaissance.
Même s’il sait que toutes ces créatures ne sont pas réelles, l’homme en a besoin pour nourrir et entretenir son imaginaire. Et puisque chaque époque semble comporter son lot de créatures étranges et fantastiques, l’homme a besoin d’en créer de nouvelles, parfois à son image. Finalement, à quel moment un être devient-il « bizarre » ? fantastique ? Si nous sommes nos propres monstres, certains verront des créatures là où d’autres se reconnaîtront.

Autoportrait mou avec lard grillé, Salvador Dali, 1941